Les derniers dinosaures d’Europe…
Loin de l’image habituelle des stations de ski et des hauts sommets enneigés, les Pyrénées offrent aussi quelques surprises à ceux qui savent sortir des sentiers battus et prendre leur temps pour écouter les histoires que la montagne nous raconte… Au Nord-Est de Lleida, à la limite de l’Aragon, la Serra del Montsec et celle de Boumort forment de larges barres rocheuses entre les Pyrénées, au nord, et la plaine, au sud. Voyage dans un paysage hors du commun, fait d’immensité et d’isolement.
Départ
Arrivée
Distance
Coll de Nargó (ES)
Coll de Nargó (ES)
236 km
Sur leur versant sud, les Pyrénées font peu à peu place à la plaine dans une série de barres rocheuses orientées Est-Ouest, qui forment autant de contreforts à la ligne principale du massif. Ces moyennes montagnes, témoins de temps géologiques où cette région n’étaient qu’une plaine tropicale partiellement recouverte par la mer, nous racontent l’histoire d’un temps où les premiers mammifères tentaient de se faire une place au soleil aux côtés de gigantesques Titanosaures et autres reptiles à la taille démesurée. Ici, les roches portent encore la trace des pressions titanesques qui soulevèrent et déformèrent la croûte terrestre pour former les sommets que l’on connaît aujourd’hui. Ici, de puissants torrents ont fendu la montagne de part en part pour se frayer un chemin vers la mer. Ici, les dinosaures sont comme une piqûre de rappel du fait qu’il y a plus de 60 millions d’années, les changements climatiques provoqués par la poussière en suspension dans l’atmosphère après la chute d’un astéroïde a provoqué la plus grande extinction en masse de l’histoire de la planète. Pourtant, comme un disque rayé, ces moyennes montagnes montrent aussi les impacts des changements climatiques actuels, avec des conséquences déjà visibles sur la végétation, mais aussi sur l’économie et les activités humaines de la région.
Première étape : le Montsec et ses dinosaures
C’est une impressionnante barre rocheuse qui remplit toute la ligne d’horizon, d’Est en Ouest, cachant sans vergogne les sommets enneigés des Pyrénées que l’on aperçoit juste derrière. Le Montsec est une zone de moyenne montagne qui, comme son nom l’indique, n’a pas grand-chose en commun avec l’image verdoyante que l’on se fait des alpages. Ici, la garrigue s’accroche comme elle peut à la roche pentue, et les pins se dressent, comme par miracle, sur le moindre replat. Au départ de Coll de Nargó, nous avons commencé notre boucle près de Figuerola de Meià, sur une piste forestière qui longe le versant Sud du Montsec. Notre horizon, au Nord, un immense plateau incliné, couvert de garrigue et de quelques pins rabougris, dont nous ne voyons que des falaises aux couleurs ocres qui défient les lois de la gravité. Le paysage semble avoir des proportions démultipliées. Dans cet univers à part, on imagine sans peine l’ambiance dramatique d’une soirée d’orage ou la sensation d’étouffement d’une mi-journée d’été. Nous passerons notre première nuit au pied du hameau abandonné de Peralba, dont il ne reste aujourd’hui que quelques murs de pierres à l’inclination précaire. Mais l’essentiel n’est pas là. La vue sur le Montsec est incomparable, et les roches rougies par le coucher du soleil ne font qu’accentuer l’immensité du paysage…
Cette fois, nous nous contenterons d’admirer le Montsec depuis la vallée, et nous nous limiterons à le contourner pour explorer une des facettes les moins connues de cette région: son patrimoine géologique et la quantité impressionnantes de gisements d’ichnites (empreintes de pattes fossilisées) qui la jalonne. Nous commençons donc notre rencontre avec les derniers dinosaures d’Europe sur les gisements du Doll et de la Maçana, qui regroupent des dizaines d’empreintes de pattes de Pararhabdodon isonensis, un genre d’Hadrosaure (dinosaures à bec de canard) herbivore, principalement bipède, et qui pouvait atteindre 6 m de long. Les deux gisements sont voisins et ont malheureusement aussi en commun un certain degré d’abandon. Leurs panneaux explicatifs sont brûlés par le soleil et se sont convertis, au fil du temps, en des piédestaux inutiles et illisibles (les deux sites ont pourtant été candidats à un classement au Patrimoine mondial de l’UNESCO). Les deux gisements datent de la même époque, la fin du Mésozoïque (−66 millions d’années), et nous racontent l’histoire des derniers dinosaures d’Europe, juste avant leur extinction.
Ces gisements sont le résultat du comblement de bassins sédimentaires qui bordaient le versant sud des Pyrénées lorsqu’ils étaient en pleine formation. Ces bassins étaient reliés à un bras d’eau de l’actuel océan Atlantique, qui s’étendait alors sur une partie des Pyrénées actuelles. Les ichnites de dinosaures témoignent du passage de ces animaux sur des substrats meubles, essentiellement des plaines boueuses, des lits de rivières ou des zones humides. Les gisements du Doll et de la Maçana contiennent essentiellement des empreintes de pattes postérieures, d’une part parce que les Hadrosaures de la région étaient essentiellement bipèdes, mais aussi, probablement, parce que quand l’eau devenait plus profonde, le fait que les Hadrosaures aient le bassin beaucoup plus gros que l’abdomen et que leur pattes antérieures soient plus courtes faisait qu’ils « flottaient » entre deux eaux, et que seules pattes arrières touchaient la boue et leur permettaient d’avancer…
Un peu plus au nord, nous traversons le « Congost de Terradets » (défilé de Terradets), l’un des deux endroits, avec le défilé de Mont-Rebei, où l’eau a littéralement coupé la montagne en deux pour se frayer un chemin vers la mer. Le Montsec est donc divisé en trois parties (orientale, centrale et occidentale), séparées par deux impressionnants canyons naturels. Moins spectaculaire que celui de Mont-Rebei (et son chemin taillé à même la roche), le défilé de Terradets offre tout de même deux gigantesques falaises verticales entre lesquelles s’engouffre le vent glacé des sommets Pyrénéens (en plus d’une route, un train touristique et… la rivière, elle même !). Le Montsec forme une telle barrière climatique que, d’un soleil splendide et une température de 15ºC du côté sud, nous sommes rentrés, dès la sortie du défilé, dans un épais brouillard et une température de 3ºC !…
Sur le versant Nord, notre découverte des dinosaures s’est poursuivie sur deux autres gisements: la Posa et Orcau. Le gisement de la Posa a la particularité d’avoir une interpretation contestée. Si, initialement, les scientifiques pensaient qu’il regroupait des empreintes de dinosaures semblables à celles des gisements voisins, une interpretation plus récente penche plutôt vers une zone de chasse de raies marines. Les ichnites seraient donc en fait des traces laissées par les raies lorsqu’elles s’enfouissent dans le sable, plutôt que des pattes de dinosaures. Quoi qu’il en soit, le plus intéressant de ce gisement (mis à part sa taille), et sans doute le fait qu’il contient aussi des « tubes » fossilisés, qui correspondent sans doute à des galleries creusées dans le sable par des crustacées préhistoriques.
Le gisement d’Orcau a le mérite d’être beaucoup mieux entretenu que les autres, avec des panneaux explicatifs détaillés sur comment se forment les ichnites (une question qui nous taraudait depuis le début de cette escapade), ainsi que sur les espèces de dinosaures que nous avions pu observer pendant toute la matinée. Après la visite de ce dernier gisement, nous avons momentanément laissé de côté les dinosaures pour rejoindre notre prochaine étape: la Serra de Boumort.
Deuxième étape : Boumort, ses rapaces et… ses chevaux de Przewalski
En retournant vers Tremp, on trouve le barrage de Sant Antoni, un des 6 réservoirs de la région, d’une superficie de 10km2 et d’une profondeur maximale de 85m. Malheureusement, la sécheresse actuelle fait que le réservoir ne soit qu’à 40% de sa capacité, avec d’immenses zones de boue desséchée tout autour d’un petit miroir d’eau bleue réduit à peau de chagrin… Nous contournons le réservoir par sa rive gauche pour passer la nuit sur un petit promontoire, près du village d’Aramunt.
Cette deuxième étape n’a pas vraiment d’autre objectif que de découvrir la Réserve nationale de chasse de Boumort, un espace protégé de 13.000 ha à cheval entre les provinces du Pallars Jussà, du Pallars Sobirà et de l’Alt Urgell. Les paysages sont assez similaires à ceux du Montsec (dans la partie basse de la réserve), mais le fait d’être un peu plus au Nord fait que l’altitude de Boumort augmente un peu (jusqu’à 2.077 m à son point le plus haut) et que l’on commence à y trouver une végétation plus montagnarde (plus de pins, moins de garrigue). Nous sommes devant un paysage typiquement pré-pyrénéen avec des barres rocheuses escarpées et un relief plutôt accidenté qui donne lieu à de forts contrastes, favorisant une grande diversité.
Nous avons commencé notre visite par un café avec le Directeur de la réserve, Jordi Palau, pour parler du bon vieux temps et glaner quelques informations utiles. S’agissant d’un espace officiellement protégé, il est interdit de camper ou pernocter dans la réserve. Nous nous sommes donc stratégiquement installés près du Col de Llívia, limite supérieure de la réserve, où nous sommes arrivés par la piste principale qui remonte la vallée de Careu. L’endroit offre un point de départ privilégié pour une exploration plus approfondie de la réserve, que ce soit en 4×4, en VTT ou, l’option que nous avons choisie, à pied.
La Réserve de Boumort est connue pour ses cerfs et, surtout, leur brame, à l’automne, qui attire de nombreux visiteurs dans la réserve (générant quelques frictions avec d’autres usagers aux centres d’intérêts sensiblement différents mais tout aussi légitimes, comme les ramasseurs de champignons, par exemple). Boumort accueille en fait l’une des populations de cerfs les plus importantes et les plus structurées des Pyrénées. On y trouve aussi la plupart des espèces caractéristiques des zones pyrénéennes plus élevées, comme le Grand-tétras ou la Chouette de Tengmalm. Mais en ce mois de janvier, c’est un autre groupe d’oiseaux qui occupe le ciel et vole la vedette aux autres animaux de la réserve. Avec près de 160 couples nicheurs de Vautours fauves, jusqu’à 15 Gypaètes barbus (dont 3-4 territoires de nidification), entre 20 et 30 Vautours moines et 4-5 couple nicheurs de Vautours percnoptères, Boumort et l’endroit idéal pour se remplir les yeux (et les appareils photo) de belles images de grands rapaces, et le seul endroit d’Europe où les 4 espèces de vautours du continent se reproduisent en un même endroit.
Et s’il fallait encore une raison pour apprécier la réserve, Boumort accueille, depuis 2017, un petit troupeau de 5 chevaux de Przewalski, réintroduits dans la réserve pour un projet expérimental qui vise à restaurer les populations de ce cheval sauvage (le plus ancien cheval vivant à l’état sauvage, dont il ne reste que 2.000 individus en liberté) pour lutter contre la fermeture des milieux naturels, une niche écologique sans doute identique à celle qu’occupaient leurs lointains ancêtres, avant la domestication. Contre toute attente, et à notre grande surprise, nous avons eu la chance d’observer le troupeau (de loin), au cours de notre randonnée…
Nous avons passé 2 nuits au Col de Llívia, pour pouvoir profiter au maximum de nos randonnées au Refuge de Boumort (1.885 m) ou à la Mata de la Torre (1.639 m), où nous avons découvert l’un des points de vue les plus incroyables sur la vallée du Segre (et au-delà, jusqu’à la montagne de Montserrat). Finalement, pour clore notre boucle, nous sommes passés par l’espace Dinosfera, à Coll de Nargó, où nous avons pu éclaircir les quelques doutes qu’il nous restait sur les derniers dinosaures d’Europe et les traces et œufs qu’ils ont laissé dans ce petit coin des Pyrénées.
















































